global trends, l'avenir du monde selon la CIATous les 2 ans, le NIC (National Intelligence Council), la cellule d’intelligence économique de la CIA, livre un rapport prospectif sur l’état du monde à venir. Le dernier s’appelait « Le monde en 2035 ». Pour la version 2017, les auteurs ont choisi de ne pas utiliser d’années cibles pour leur projection, mais de baptiser leur rapport « Les paradoxes du progrès» et tentent une projection à 5 ans.

Un intitulé qui met en lumière la difficulté à sortir ces projections de l’ombre de l’incertitude. Il est surtout symptomatique de l’actuelle difficulté à se projeter au-delà d’un temps très court du fait de l’accélération de multiples variables de l’environnement dont la technologie, la démographie et le climat.

La grande incertitude des experts, outre l’évolution climatique, est surtout liée à l’impact des technologies sur la macro-économie et la gouvernance globale. S’ils y voient une opportunité pour certains, ils constatent surtout un risque très fort de déséquilibre bien au-delà du nombre de métiers supplantés par l’intelligence artificielle ou la robotisation. Pour ces experts, les biotechs, l’IA, la robotisation engendre de nombreuses questions sans réponses.Sans sans être dans l’hyperbole, ils annoncent en creux un bouleversement global du monde lié à l’essor des NBIC.

Au regard de cette incertitude, ils sont plus au clair sur le retrait progressif des politiques quant à leur capacité à influer sur la marche du monde.  Pour eux, la montée en puissance de tierces parties, – sociétés transnationales, ONG, activistes et autres mouvements populaires…-, influera fortement sur la gouvernance des Etats. Avec à la clé, une bipolarisation accentuée entre Etats démocratiques – sur ce point l’optimisme des experts est mesuré -, et Etats autoritaires.

 

Le pitch en 2 lignes

L’incertitude des experts et leur difficulté à se projeter reposent principalement sur la capacité de l’humanité à utiliser les technologies et la coopération entre Etats pour éviter d’emprunter l’impasse climatique, démographique, sécuritaires, politique, économique, technologique qui se profile. Une bascule s’opère vers l’Est avec la Russie et la Chine qui montrent des velléités expansionnistes. Ajoutons à ces enjeux une montée des populismes, des religions et une place de plus en plus grande prise par des acteurs organisés pour infléchir, pallier ou supplanter les politiques publiques. Selon que l’humanité soit proactive ou réactive, l’histoire peut clairement basculer d’un versant à l’autre.

Selon votre foi en l’humanité vous pouvez continuer de lire ou non.

Dit comme ça, rien de très rassurant. Mais évidemment les experts bâtissent des scénarios à fin heureuse, même si l’impression globale est qu’ils n’y croient absolument pas. Je vous propose un résumé très court du rapport sous forme de liste synthétique à la Prévert. Dans tous les cas, n’oubliez pas que cette lecture est celle d’un service américain avec une grille d’analyse orientée et déterminée par une vision du monde spécifique.

 

Les riches vieillissent, les pauvres non

La population des pays développés – Europe, USA, Chine, Russie – vieillit tandis que les populations du Sud-Est asiatique et Africaine sont jeunes. L’enjeu est de développer ces zones via l’éducation pour contenir des tensions migratoires potentiellement chaotiques.

L’économie bascule

N’attendez pas de reprise de la croissance. Les principales économies sont confrontées à une réduction de la main d’œuvre qualifiée ou non, ce qui induit une baisse de productivité. Parallèlement, la convalescence de la crise de 2008 a généré une dette insondable, une faible demande et des doutes sur la mondialisation. La gestion de la main-d’œuvre qualifiée ou non, est le principal enjeu pour de nombreux pays où l’inclusion et la place des femmes – en Inde par exemple ou elles sont de moins en moins nombreuses -, et des ruraux est absente des politiques de l’emploi. La Chine pour sa part devra se focaliser sur son marché intérieur plutôt que sur l’export pour maintenir sa croissance.

La technologie s’accélère mais crée de fortes tensions

L’accélération technologique va creuser le fossé entre les « gagnants et perdants ». A contrario elle va aussi accélérer les changements. Mauvais point, les capacités de l’économie à intégrer l’automatisation et l’intelligence artificielle sont faibles. De plus, elles risquent de creuser plus avant la capacité de développement des pays pauvres et de bousculer les flux migratoires. Aveu amusant des experts, « les économistes sous-estiment probablement l’impact de ces technologies ». Dernier point, l’essor des biotechnologies et de la génomique va certes révolutionner la médecine et autres champs d’applications, mais va poser avec plus d’acuité la question morale. Lueur d’espoir, le rapport rappelle que les peurs liées à la dislocation du travail du fait des nouvelles technologies se sont toujours avérées infondées au cours de l’histoire. Néanmoins la montée du protectionnisme en réponse à cette peur est un risque très fort.

Montée du populisme et de l’exclusion

L’essor de la connectivité associée à une faible croissance va amplifier les tensions dans et entre les sociétés. Le populisme continuera de faire son lit à gauche et à droite et est vécu comme une menace pour le libéralisme selon les experts et induira fatalement l’accession au pouvoir de nationalistes (ce qui est déjà le cas dans certains pays). Cette montée des populismes est aussi nourrie par les fameuses « chambres d’écho », soit le renforcement des opinions de chacun par la mise en avant d’informations (vraies ou fausses), par les algorithmes des réseaux sociaux et des moteurs de recherche. Couplée au populisme, l’influence de la religion sera plus prégnante. La pression de courants religieux influera aussi sur la politique de pays. Pour mémoire 80% de la population mondiale appartient à un mouvement religieux.

 

Politique : l’impossible gouvernance à venir

Si les citoyens demandent au gouvernement la sécurité et la prospérité, la défiance, la polarisation et l’émergence de nouvelles problématiques rendront la gouvernance difficile. La technologie va aussi permettre de nouvelles actions de tierces parties pour contourner ou bloquer l’action politique. La politique des gouvernements sera de plus en plus soumise à la pression de multiples acteurs : hacktiviste, activistes, ONG, entreprises…

 

Des conflits de nouvelles natures

Sans grande surprise, au regard de ce qui est décrit ci-dessus, le risque de conflits augmente en raison de divergences d’intérêts entre les grandes puissances.  Couplée à la propagation des états faibles, la menace terroriste est croissante. Dans ce paysage, de nouvelles technologies létales disruptives vont apparaître. Des armes de précision de longue portée, des systèmes cyber et robotiques susceptibles de cibler des infrastructures verront le jour. L’accès à des composants dédiés à la création d’armes de destruction massive sera plus aisé. Oui c’est riant.

2022 : Le climat part se détériore plus rapidement que prévu

La multiplication d’aléas climatiques crée une menace à moyen et long terme et nécessite une mobilisation générale. A cela, il convient d’ajouter des climats extrêmes, une pénurie d’eau, des sols de plus en plus infertiles avec des famines à la clé comme autant de variables de déstabilisation de pays et sociétés. La santé est bien entendue menacée avec une propagation accrue de maladies difficiles à guérir.
Si les projections des climatologues ne sont pas optimistes à moyen terme, ils préviennent aussi une possible bascule soudaine aux conséquences dramatiques. Faut-il parler de la montée des eaux qui submergera de nombreuses villes et mégapoles telles que des villes qui concentreront 20% de la population mondiale d’ici à 2035.

Autre point, 50% de la population mondiale souffrira d’un accès à l’eau très difficile en particulier au Moyen-Orient. Au final, les changements climatiques deviendront une composante importante des revendications politiques. La pression populaire pour inverser la tendance sera de plus en plus forte. A titre d’exemple, les classes moyennes chinoises sont prêtes à obérer la croissance en contrepartie d’un air plus pur. Cette problématique induit aussi de nouvelles opportunités de marché dans l’agriculture, l’immobilier et les infrastructures.

projection du changement climatique

En synthèse : un nouvel ordre ou désordre mondial

Ces tendances convergeront à un rythme sans précédent et rendront délicats la gouvernance et la coopération entre Etats. Le changement de nature du pouvoir modifiera le paysage mondial. Ce dernier verra une montée sécuritaire globale en réponse à un pouvoir accru donné à chacun pour déstabiliser un Etat, un pays ou autre. La gouvernance politique, on l’a bien compris, va devenir de plus en plus compliquée et les tensions s’exacerber. En corollaire, la liberté d’expression continuera à se réduire et la question de la démocratie se posera de plus en plus.
Pour les experts, l’Amérique du Nord perd son rôle de première puissance et les règles qui prévalaient depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sont caduques. Certains Etats chercheront à s’imposer. Bref, ça ne sent pas bon.

Trois scénarios pour 2022 selon la CIA

Pour notre futur proche, les auteurs ont projeté trois scénarios :

  • La création d’îles, ou l’isolationnisme des états,  induit par une difficulté à négocier un retour à la croissance. En corollaire, il est possible d’assister à une montée des inégalités et des protectionnismes. Autre point, une percée plus forte de l’automatisation et de l’intelligence artificielle avec une destruction plus massive que prévue de l’emploi et, pour parachever cette hypothèse une pandémie globale (en 2023). Bref un scénario peu optimiste.

    Pour s’en sortir, les Etats devront investir dans la R&D,  favoriser le partage d’informations, maintenir un haut niveau d’éducation, avoir une politique migratoire intelligente et favoriser l’entrepreneuriat entre autres mesures.

  • La création de sphère d’influence avec une tension géopolitique extrême en particulier entre le triumvirat Russie/USA/CHINE, mais aussi un risque fort de tension entre l’Inde et le Pakistan. La politique de chacun des Etats pour désamorcer les crises dans les zones grises sera déterminante pour trouver une issue positive aux tensions existantes et à venir.

  • La coopération. Dans ce scénario comme dans les précédents on assiste toujours à une confrontation entre Etats « libéraux » et « autoritaires ». En revanche, la place des gouvernements est de plus en plus réduite à ses fonctions primaires (sécurité, éducation…) et la politique menée par une « collaboration » entre des émanations de la société civile, ONG, fondations et sociétés transnationales. Soit une victoire du libertarianisme.

Carte de l'europe par la NAsa

 

Quid de l’Europe d’ici à 2022 ?

Vue des Etats-Unis, l’Europe c’est surtout l’Allemagne. La seule à bénéficier d’une fiche analytique au sein du rapport. Pour l’Europe, les auteurs prédisent une instabilité pour les 5 prochaines années. Une situation née d’un flux migratoire en hausse et non géré et une pression économique plus forte issue de la périphérie. Ils constatent aussi une difficulté de l’Europe à fédérer autour d’une vision commune malgré une prospérité évidente apportée par l’Union. Une Union Européenne qui manque cruellement d’une politique fiscale commune apte à faire face à la baisse du PIB et à la croissance des inégalités entre Etats. Une situation qui favorise l’émergence des nationalismes, comme en Pologne ou en Hongrie.

La menace conjointe des Russes (par la propagande et la désinformation) et du terrorisme devra connaître une réponse coordonnée de l’Europe. A l’identique le vieillissement de la population devra être pallié par une immigration raisonnée et une gestion de l’intégration plus intelligente. Un impératif contradictoire avec la montée du populisme. Charge à l’Allemagne et la France de consolider le futur de l’Europe face au triple coup de boutoir de la volonté Russe de la faire éclater, de la pression de la Turquie face à l’OTAN et bien sûr du Brexit. Bref, l’Europe, qui n’est pas encore faite, risque bien de se défaire plus avant…

Vous je ne sais pas, mais j’ai l’impression que ce futur est déjà bien présent…

 

@fabricefrossard

Le site pour lire les 235 pages du rapport