La curation. Plusieurs fois j’ai renoncé à écrire ce billet. Pourtant, avant de donner mon propre avis j’ai fait parler les autres et participé de l’effervescence sur ce nouveau buzzword dont je vous épargnerai l’etymologie (curare) et l’usage commun (conservateur/commissaire d’exposition). Comme @gillesklein, je me demandais quelle serait la prochaine tarte à la crème du journalisme (après le datajournalisme) et buzzword (après community manager). Ça n’a pas tardé : la curation.

Il faut bien dire que ce qui est, mon avis est mitigé nonobstant l’utilité des outils que peut recouvrer ce concept. Mitigé parce que la curation telle qu’on l’entend est à la base du métier de journaliste. Avant de réaliser un article ou une enquête, on sélectionne le sujet, les sources et on synthétise et on met en scène le tout sur un support papier ou image ou web. Quand il y a plusieurs sujets sélectionnés et juxtaposés ça s’appelle un journal. Donc vous voyez un avis un peu rétrograde. Mais comme je n’ai pas envie de passer pour un passéiste blasé, j’ai quand même trouvé quelques raisons pour trouver ce concept intéressant et pourquoi il allait se développer.

L’humain, le meilleur lecteur

Il y a quelques consensus sur le sujet : le retour de l’humain. Comme l’écrit justement Benoît Raphaël « C’est le retour de la sélection face à l’agrégation. Avant, les contenus étaient éparpillés, “out of the box”, hors des boîtes traditionnelles, il fallait les rassembler. Aujourd’hui il y en a trop, partout, il faut les sélectionner. » . On retrouve sur l’information ce que l’on trouvait jusqu’alors pour les sites un moteur de recherche fondé sur un algorithme versus un annuaire/répertoire de sites ou la sélection est humaine: Google vs DMOZ.

L’humain n’a jamais été absent de cette sélection et qualification de l’information. Historiquement, un site comme Slashdot assurait une curation experte sur l’informatique : chacun apportait son info et était noté selon un système compliqué de Karma. Plus la note était élevée plus l’info était crédible et/ou intéressante. Puis, très vite, avec la profusion des sites de presse et d’infos il a fallu imaginer un système similaire pour les articles d’infos généraliste. Parmi les ancêtres du genre on peut citer Newstrust (http://newstrust.net/) dont chaque article sélectionné est évalué par une communauté sur différents critères (sources, écriture, fiabilité etc.). L’objectif est de séparer le bon gain de la presse de l’ivraie de l’info repompée.

L’irruption des réseaux sociaux

Mais ces différentes plateformes sont lourdes à administrer, peu réactives et, l’aspect communautaire par cooptation n’est pas d’une facilité d’usage absolue. A la différence de la curation façon 2010/2011qui repose sur l’évolution des outils pour médiatiser cette veille et la mettre en scène. Que ce soit scoop it , pearltrees, montage, postpost, ou autre, l’idée est bien d’avoir un outil simple pour devenir son propre rédacteur en chef comme le dit très clairement Charlotte Arce en citant le co-créateur de Storify Xavier Damman sur le site non-fiction « Le principe c’est qu’aujourd’hui tous les éléments dont vous avez besoin pour raconter une histoire se trouvent sur les réseaux sociaux, mais tout le monde n’est pas journaliste pour autant »

Servant à se singulariser et devenir prescripteur, la curation est bien un concept communautaire : « on puise l’info dans les réseaux sociaux et on la diffuse via les réseaux sociaux ». La curation est rendue possible à l’échelle des réseaux sociaux et les outils ont évolué à cette aune, donc connecté à grande échelle.

Et c’est l’aspect le plus novateur de la curation que cette fédération d’une communauté autour du partage de l’information à grande échelle. J’aime beaucoup ce terme utilisé par Allen Weiner, de synchronisation,“Curation comes up when people realize that it isn’t just about information seeking, it’s also about synchronizing a community.” L’information partagée “synchronise” la communauté autour d’un referential informationnel commun ce qui a des implications intéressantes dans un contexte marketing. Et il est efficace parceque le tri est singulier et ne participe pas d’un grand tout chaotique. On est bien face à ce paradoxe de l’inefficacité du collectif dans le rôle du triage, parce que le besoin est encore une fois singulier.

Economie de l’attention

Par ailleurs, ce procédé répond aussi au nouveau mode de consommation de l’information. Atomisée du fait d’Internet, l’information demande à être reconstituée pour former un tout cohérent et global. Par exemple, à la lecture d’un article papier, il nous manque les liens, le contexte, l’environnement et parfois de l’information. Je vous renvoie à l’excellent et très drôle article de Guy Birenbaum sur le sujet : http://guybirenbaum.com/20110121/la-presse-papier-va-mourir/ Sur internet, la plupart des personnes pour se faire une idée sur un sujet compilent plusieurs sources et se font une synthèse personnelle. Dans cette optique, le curateur réalise ce travail sur un secteur, un domaine, un thème, une information. Ce type de curation pallie le manque de moyens donnés aux tenants de l’info traditionnelle et surtout répond au besoin de compilation et synthèse absent de l’agrégation comme le rappelle Benoît Raphaël. Il pousse presque à bout le besoin de personnalisation de l’information, mais à des degré divers : pearltrees est un delicious largement amélioré et fournit des sources, là ou storify permet une mise en scène et édition de l’info plus poussée. L’évolution possible devrait être la personnalisation de l’info par chacun avec la livraison d’un journal réalisé par un collectif de curateurs dans son e-mail.

Economie de l’attention

Parce que la curation répond aussi à un défaut d’attention du lecteur comme l’écrivait très justement en 2008 Eric Scherrer « Le trop plein d’informations, de stimulations et de choix, frôle la tyrannie. Et surtout, le temps est compté. L’autre grande rareté de ce nouveau paysage est bien aujourd’hui l’attention » Submergé par l’information, les lecteurs disposent de peu de temps pour apprécier un article. La grande tendance en termes de modèles d’information est de livrer des newsletters très courtes (10 infos) dans laquelle chaque article est synthétisé en 2 lignes. Au-delà de ce format elle ne sera pas lue. Car en plus d’être très pointue, l’info, dans certains cas, doit être très courte la plupart du temps. L’attention est le problème majeur du pourvoyeur d’infos et la curation y répond partiellement en fournissant une information utile dans un secteur particulier à une communauté recrutée en opt-in.

Une chance pour le journalisme ? Pas sûr. Pour le marketing ? Incontestablement.

Pour les journalistes et la presse, ces ambulances sur lesquels il est de bon ton de tirer, la curation est vécue comme une nouvelle chance. Pourtant, peu de nouveau. Depuis pas mal de temps, le NYT, journal à suivre en termes d’innovations journalistiques, propose un service baptisé « extra ». Sur quelques articles, un bouton « extra » propose une liste de liens relatifs au sujet traité. Lesquels liens ne sont certes pas traités par les humains à la différence de « Sphere », un service gratuit qui permet de mixer liens remontés automatiquement et liens selectionnés. Un rôle dévolu pour Jay Rosen au curateur qui est en charge de rendre les informations plus accessibles en “by sorting, verifying and editing live everything good existing on the web and in the media. They make link journalism, they make the news more accessible.” Dans la presse traditionnelle c’est un concert assez bien résumé par un billet sur le site de l’Express : « Une bonne nouvelle de plus pour les médias comme L’Express qui ont en leurs seins des spécialistes historiques de la « curation » : les journalistes et les éditeurs, qui depuis longtemps se posent la question de l’historicité. Comment insérer un article dans un dossier plus large ? Comment proposer aux lecteurs les clés afin de décrypter une affaire ? Ce qui passe bien sûr par des systèmes de liens mais de plus en plus par une organisation sociale au sein des différents canaux de communication de la marque média. » . Au-delà, ces outils apportent aussi aux sites de presse en ligne par leur puissance un moyen peu onéreux de créer de la valeur-ajoutée comme le dit le très pertinent Allen Weiner du Gartner : “If you think about the tools you want to give an editor to make him or her more complete, you want to give them curation tools.” It could be “something they add to their own content. As more old media companies attempt to do more with less, publishing tools that allow this efficiency without demeaning the product quality … [are] going to be very important.” http://mashable.com/2010/05/03/content-curation-creation/

Vécue comme une contextualisation + + de l’information par la presse, la curation relève bien de sa spécialité, tout comme le marketing qui trouve sans doute avec ces nouveaux outils un nouveau vecteur pour relayer un discours et participer à la conversation à moindre frais. Ce que dit encore ce même blog de l’Express. « Dans une dimension plus marketing, curation et storytelling sont désormais intimement mêlées : il ne s’agit plus seulement de penser à des histoires de marque cohérentes, créatives, impliquantes. Il s’agit de faire en sorte que ces expériences soient vivables, à savoir que le marketing doit trouver le moyen d’être au coeur de cette organisation sociale du web :

• parce que cette organisation sociale du web se fait autour des centres d’intérêts des individus; une marque à sa juste place dans une affinité avec un groupe sera toujours plus légitime et pertinente qu’en dehors de ces liens sociaux

• parce que c’est au milieu de ces organisations sociales que les marques peuvent du coup générer un vrai partage avec ses fidèles. Si l’on considère la réputation comme un capital, c’est à travers ces curators que la marque peut trouver de quoi faire grandir sa réputation »
Et là aussi le sujet, bien que récent n’est pas nouveau. De nombreuses marques intègrent déjà dans leur stratégie de contenus une partie de « content curation » à l’instar de Novell ou IBM et un site existe contentcurationmarketing qui recense ces expériences et assure le suivi de l’actualié de la curation à fins marketing. Aujourd’hui, il est difficile de ne pas proposer à ses clients de mettre un peu de curation dans le mix-marketing.

La bonne nouvelle toutefois pour les journalistes, c’est que bien qu’effrayés pour certains par ces nouveaux modes de traitement de l’information, réside dans la production du contenu lui-même. Il faudra toujours un contenu source. Et de ce côté-là, la presse, et les blogs, restent les meilleurs pourvoyeurs.